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1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 17:23

Pour le film Histoire(s) de Jazz : le Hot club de Lyon, j'ai tenu un journal de bord tout au long de mes recherches ce qui m'a permis de garder une certaine continuité dans mon travail de réflexion.

Image-6.pngMercredi 8 octobre 2008 : Rencontre avec JANOIR

Rendez-vous avec Jean Janoir, l’un des premiers membres du Hot Club et ami de Raoul Bruckert. On s’est déjà rencontré deux fois. On va essayer d’élaborer ensemble des idées pour présenter Raoul Bruckert mais aussi pour parler du Hot Club. Ce n’est pas filmé. On écoute des disques, on rit beaucoup, l’après-midi passe trop vite…

 

Image-13.pngMercredi 3 décembre 2008 : THE HAPPY STOMPERS

C’est la première fois que je vois sun Big Band. Je suis un peu curieuse. Je rappelle que je suis une simple novice dans le jazz et ma découverte se crée en même temps que je filme. Ce qu’on voit à l’image, ce sont mes yeux, mon regard qui découvre les musiciens du Big Band. Je m’attarde sur le plus jeune qui a treize ans. Il manque d’assurance mais il est présent et joue bien sa partition. Il est humble. Et ce trompettiste qui m’éblouit. Je le regarde et l’écoute. Je suis si stupéfaite que j’en oublie de filmer. J’appuie sur le bouton ! Il en donne encore un peu ! Solo magnifique ! Le jazz a cette capacité à vous prendre là où l’on ne s’y attend pas. Quel show ! Et la petite pointe d’humour lorsqu’ils se lèvent tous pour nous surprendre au milieu du morceau, en chantant, et en rythme. Je filme quasiment tout en plan séquence. La caméra représente mon enthousiasme et ma découverte. Je pense inclure un morceau entier dans le film pour ôter une éventuelle frustration à ceux qui n’en ont jamais assez. Moi en premier ! Ils sont dix-huit musiciens et quelle énergie ! Je suis transportée ! Et vive le swing ! Simon le preneur de son, règle au mieux pour éviter la saturation. Au Hot Club tout est acoustique on ne peut pas changer le son. Il a l’air content de ce qu’il a fait. Nous repartons heureux encore une fois.  

Image-14.pngJeudi 11 décembre 2008 : Entretien chez Jean-louis BILLOUD, compositeur, arrangeur et contrebassiste.

Jean-Louis Billoud fut président du Hot Club pendant 7 ans lorsque celui-ci était rue de l’Arbre Sec. Il a également présidé quelques années dans le lieu actuel, rue Lanterne. Ce matin, Tassin la Demi-Lune est toute blanche. Il neige. Mais la 2CV ne peine pas à démarrer. Nous arrivons chez lui, à Décines-Charpieu avec un peu de retard à cause du temps. Il est 10h30.

Monsieur Billoud nous reçoit tous les trois (Sébastien, cadreur, Simon, preneur de son et moi) dans son garage où il a aménagé une salle de répétition pour en faire son lieu de travail. Tout se passe bien. Nous apprenons beaucoup sur l’époque des années 60, il nous parle de ses voyages aux Etats-Unis, son travail avec les Américains. Il évoque les problèmes de la musique en France, explique que la grande force des Américains dans la musique, est leur capacité à former des professionnels. En France, selon lui nous avons trop d’expériences illusoires. La plupart courent après la célébrité, ce qu’il déplore. On reçoit une leçon de modestie : savoir rester humble, connaître ses capacités, connaître ses limites afin de rester à sa place. Pendant l’interview, je décide qu’il nous fasse écouter un disque de son groupe (Equinox Jazz Group) qu’il possède en vinyle 33T. Je souhaite une écoute du disque, une écoute silencieuse et partagée. Nous ne rajouterons pas l’enregistrement du disque en post-synchronisation. Ce sera le son direct. Je préfère une prise de son directe afin de proposer une réflexion sur notre capacité d’écoute confrontée aux nouveaux formats actuels (mp3, Ipod, etc.) Nous sommes l’un en face de l’autre et nous prenons le temps d’écouter le morceau choisi. Le passage d’un vinyle impose une écoute attentive. Les réactions de M. Billoud sont remarquables, il vit la musique.

J’aimerais que le spectateur prenne conscience du rapport à la musique dans notre société actuelle. Il ne s’agit pas de dénigrer une nouvelle écoute de la musique qui s’est imposée mais de montrer tout simplement ce qu’est une écoute attentive et une écoute qui se partage. Au moment où le saxophone s’impose dans un spectaculaire son continu, je suis abasourdi par cette puissance et ma réaction de stupéfaction se transmet à M. Billoud qui réagit à son tour en ouvrant la bouche et en acquiescant comme pour dire : «T’entends ce son ? Ça c’est du son ! Respect ! ». Il m’avait également préparé un dossier avec des photos du Hot Club que j’insèrerai au montage pour illustrer ses propos. En partant, il nous donne à tous les trois son album et trois autres CD de son groupe et de ses arrangements musicaux. Nous repartons ravis, le cœur remplis de sagesse.

Entretien chez Janoir, l'un des membres fondateur du Hot Club de Lyon, en 1948.

janoirLe même jour, direction rue Vendôme à Lyon, chez le peintre Jean Janoir. Il fut l’instigateur avec Henri Devay, Henri Gauthier et Raoul Bruckert de la création du Hot Club en 1948. Bruckert et Janoir étaient des étudiants des Beaux­ arts. Janoir était guitariste jusqu’en 1952-1953 où il arrêta pour se consacrer pleinement à sa vie de peintre. Comme il dit « on ne peut pas faire les deux correctement. Un jour, il faut choisir. » Je l'ai déjà rencontré plusieurs fois auparavant lors de mes premières recherches sur le Hot Club courant mars 2008. Il m’a accueilli lui et sa femme dans son appartement où l’on a discuté jazz, écouté jazz, notamment un disque des Doubles-Six avec la chanteuse Mimi Perrin que j’ai été ravi de découvrir. Il m’a aussi fait visiter son atelier de peinture. C’est l’un des derniers survivant de la création du Hot Club. J’ai pu voir de nombreux tableaux. Il est entrain de faire l’inventaire de toute son œuvre avec sa femme. Il continue sa carrière de peintre en réalisant des peintures sur ordinateurs. Ce qu’il appelle les « Alter-natures.». Il utilise le logiciel Photoshop et il tire ses œuvres sur grand format non pas avec de l’encre mais avec des pigments. Il les fait imprimer à Nîmes chez un spécialiste de cette technique.

 

danseuse-janoirNous nous sommes rendus chez lui et sa femme en ce jeudi 11 décembre 2008. Je n’étais pas très à l’aise paradoxalement. Il est celui que j’ai le plus visité et avec qui j’ai le plus parlé. Mais le jour du tournage devenait synonyme de fin. Je m’en suis rendue compte pendant l’interview filmée. J’avais ce mal au cœur comme lorsque l’on dit « au revoir » à quelqu’un qu’on sait qu’on ne reverra plus jamais. Alors j’essayais d’en profiter un peu. J’ai d’ailleurs fait durer l’interview comme pour rester jusque dans un temps indéfini avec eux… Il nous raconta ses débuts au Hot Club. Anecdotes, multiples : descentes de police au Hot Club, voiture qui roule à moitié sur le trottoir à moitié sur la route après les fins de soirées, sa rencontre avec sa femme…Il nous explique également avec précision la liberté du public à l’époque qui se permettait des réactions, des joies etc. Il décrit un concert de rock où il voit un public de moutons « C’est pas un public, je vois des moutons. » Au Hot Club, nous a-t-il dit, si un soliste ne nous plaisait pas, on allait boire un coup au bar, on discutait. On avait une liberté d’expression, on pouvait aller à gauche, à droite… À présent, on est assis devant la scène sur des chaises bien alignées et on regarde sans trop bouger ou réagir. On applaudi à chaque fin de solo. Il reproche cela, cette absence de liberté d’expression du public. Nous discutons tout l’après-midi puis la fin arrive. Il faut partir.

Et il me revient en mémoire les propos de Abbas Kiarostami «J’aime travailler avec des gens qui sont devant la caméra pour la première fois. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette confrontation. Quand les choses arrivent pour la première fois pour quelqu’un dans un film, elles sont chargées d’une force et d’une vitalité énorme. »

Image-11-copie-2.pngMardi 10 février 2009 : interview des frères Lacroix

Jacques Lacroix nous reçoit chez lui dans son appartement situé à la Croix-Rousse. Son frère nous y rejoint. Jacques fut trésorier au Hot Club et continu d’être un membre assidu. Son frère Philippe est un fidèle du Hot club mais qui n’a jamais fait parti du bureau de l’Association. L’ambiance est détendue. Ils ont une grande complicité. Je tenais à les interviewer ensemble pour donner un aspect de conversation et d’échange, de partage. Ils ont dépassé mes espérances. L’humour fut au premier plan. On est resté tout l’après-midi... Pour la première fois, on me dit que mon travail est intéressant et on me félicite de tout l’investissement dont je fais preuve pour sauvegarder la mémoire d’un lieu mythique qui compte pour beaucoup de personnes. C’est Philippe Lacroix qui me confie toutes ces choses. C’est le plus sensible de tous ceux que j’ai interviewé. J’espère que cela se ressentira dans le film.

18, 19, 20 mars 2009 : direction Paris pour aller consulter les archives de l’Inathèque situées à la Bibliothèque nationale de France

Au programme : visionnage de films documentaires sur le jazz. J’ai visionné  une dizaine de film. Les trois-quarts manquent cruellement de rythme et d’originalité. Le personnel de l’Inathèque est très sympathique, ils se sont bien occupés de moi, ont répondu à mes questions, et m’ont aidé dans mes recherches. Je me suis créé une base de donnée avec un corpus de films. J’ai tellement aimé ces trois jours que j’aimerai faire une thèse !

Retour à Lyon et retour à la réalité : je ne ferai pas de thèse.

30, 31, 1 avril 2009 : direction l’Ardèche à la maison du documentaire (Lussas)

Une aubaine, une camarade de l’université habite juste à côté, elle m’héberge. Pendant trois jours, je regarde des films sur le jazz, des films sur la musique en Afrique, je m’enrichie tout en prenant des notes. J’en visionne une vingtaine également. Le midi, je mange dans un petit restaurant où il n’y a qu’un menu. Les recherches demandent un certains budget. Lussas est un village magnifique ! Je vais participer au festival des Etats Généraux qui se déroulent du 16 au 22 août et je vais essayer de projeter mon film dans une petite école. On peut le faire si on s’inscrit le premier jour du festival. Ils mettent à disposition du matériel et on se débrouille pour se constituer un public et on projette le film. J’allais oublier mon idée lumineuse qui me vint à Lussas !!! Je cherchais comment m’impliquer dans le film d’une manière juste et poétique. C’est alors que dans ma tête je me voyais marcher dans les rues de Lyon, la nuit lorsqu’il n’y a personne. Je cherchais le Hot Club. Car en vérité, je n’ai jamais réussi à aller dans ce club par le même chemin. Je me perdais tout le temps ! J’ai eu l’idée de rajouter une voix-off (la mienne) qui parle d’aller à gauche, d’aller à droite, de rentrer, d’écouter, de demander son chemin à quelqu’un… si bien que je trouvai la fin du film également. (Je suis dans le Hot club) voix-off : « Je reste là, assise sur cette même banquette où Chet Baker a chanté My Funny Valentine et je rêve, je rêve… » On voit un petit morceau de concert, la caméra vacille un peu, c’est mon point de vue, fin du film. J’aimais beaucoup cette idée de commencer le film par la notion de perte de point de repère, la marche, la nuit, la solitude, le blues. Par la suite, j’ai eu l’idée de chantonner comme une berceuse derrière la voix-off (pour les connaisseurs, c’est la musique Just Friends un standard du jazz qui annonce le premier morceau du film une fois que je pénètre dans les lieux). Je ne voulais pas de voix-off pour ce documentaire. Je m’y refusais. Je trouve que la plupart du temps les voix-off sont mal utilisées, donnent un ton monotone au film. Pendant un mois je n’arrivais plus à réfléchir sur le film et je suis passée par une période de vide absolu. C’est après cette longue phase de vide que l’idée d’une voix-off s’est imposée. C’était comme une évidence, comme si elle avait toujours été là. L’idée de ces plans dans la nuit avec une grande profondeur de champ, l’idée de filmer quelqu’un perdu dans les rues lyonnaise avec les éclairages artificiels de la nuit, me fascinaient. Je suis là pour raconter des histoires du Hot Club mais c’est aussi mon histoire du Hot Club, comment j’en suis venue à ce lieu en me perdant. A la fin, assise sur cette banquette, c’est à mon tour de raconter mon histoire, une histoire qui commence.

 

 

Peinture de Janoir : Danseuse, 1990, 65x54.
Photos :
captures d'écran du film Histoire(s) de Jazz : le Hot club de Lyon.

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Published by Emilie Souillot - dans Journal de bord
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  • : Le blog de la collection "Histoire(s) de Jazz", films documentaires réalisés par Emilie Souillot. Le premier est dédié au Hot Club de Lyon, et le second sera consacré au trompettiste Roger Guérin.
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DVD du film Histoire (s) de Jazz, Le Hot Club de Lyon d'Emilie Souillot
C’est une histoire d’amour, c’est une histoire de jazz...
Racontée, jouée, belle et vivante...

Ce premier film de la collection Histoire(s) de Jazz est consacré au Hot Club de Lyon, fondé il y a plus de 60 ans. Réalisé et monté par Emilie Souillot en 2010, il dure 52 minutes.

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NOn au barrage Belo Monte

"C'est seulement lorsque l'homme blanc aura détruit la forêt entière, lorsqu'il aura tué tous les poissons et tous les animaux et aura asséché toutes les rivières qu'il s'apercevra que personne ne peut manger l'argent." Raoni, chef de la tribu des Kayapos.

Malgré tous les efforts de Raoni et du soutien de tous, rien n'empêchera la construction du barrage Belo Monte en Amazonie Brésilienne, le 3ème plus gros au monde, qui va tuer plusieurs espèces animales, continuer d'abîmer la forêt amazonienne et faire déplacer des milliers de populations indigènes qui savent encore vivre avec la nature et sans avoir besoin d'argent. Le 1er juin 2011, le feu vert a été donné pour sa construction mais on peut encore faire quelque chose, continuer d'encourager tous les efforts de ces peuples qui ne veulent pas perdre leur tradition, qui veulent vivre en harmonie avec la nature encore longtemps. Signez la pétition, afin que nos idées et nos soutiens puissent encore vouloir dire quelque chose dans un monde qui devient sourd.

Signer la pétition contre le projet Belo Monte

Pour la lire c'est ici

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...vous trouverez des éléments sur mes films (articles, photos, archives, mes trouvailles...) et des éléments sur le jazz. Ce sera l'occasion aussi de parler cinéma et surtout de court-métrage afin d'encourager ce format oublié des salle.

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Graphisme par Jérémy Zucchi, visitez son site